Wednesday, July 04, 2007

L’exemple de M. Courbet à Ornans

Jusqu’au 31 octobre 2007, le musée Courbet à Ornans revient sur l’exemple pictural et social de Gustave Courbet, le maître du réalisme en peinture au XIXe siècle. En effet, le peintre, au caractère trempé dans la Franche-Comté, laissa une empreinte que l’on peut aisément confondre avec le XIXe siècle en soi. Tellement, on l’a vu sur tous les fronts. Il fut de tous les champs des disputes de l’art, qui voulait retrouver un nouveau souffle pour se dégager de l’usure de l’académisme si lissé que pareil au casque froid flashant de l’art pompier. On vit aussi Courbet sur les fronts révolutionnaires de la Commune de Paris, et donc en pleine toile de la politique.

Tout d’abord, il copia les maîtres flamands au Louvre. Puis il alla les voir dans les musées du Nord. Aussi, il fut très influencé par Rembrandt et les paysages des Flamands des XVIe et XVIIe siècles, dont le réalisme lui inspira quelque idée neuve sur la peinture d’histoire. C’est après ces visites qu’il conçut une sorte de nouvelle représentation de la nature, mais dégagée de la scène de genre trop pittoresque. Et pour y placer de véritables monuments visuels élevés à la paysannerie. Car, il voyait, dans le peuple simple et la ruralité, le véritable héroïsme de son époque. Quand son ami le philosophe Proudhon s’attachait plus aux réflexions ouvertes par l’exode rural et ses transformations qui jetaient aux périphéries urbaines une main-d’oeuvre alimentant la constitution d’un monde ouvrier, vers le socialisme étatique.

Courbet osa représenter une esthétique de la laideur qui devait forcément beaucoup à la leçon du Caravage. Car le peintre baroque fut le premier qui peignit le peuple aux pieds sales et toutes sortes de saints ferrés dans leur réalité crasseuse et triviale, telle qu’elle fut réellement. Courbet alla plus loin encore, lorsqu’il représenta des paysans, réputés sans aucun intérêt pour le bourgeois, en des poses désormais héroïques, à tout le moins nobles. C’est dire qu’elles étaient résolument déplacées ou révolutionnaires dans le contexte élitiste bourgeois. Bien sûr, on lui opposa toutes sortes de tracasseries. Par exemple, on lui refusa des tableaux au Salon annuel et à l’Exposition universelle de 1855. Ce qui n’arrêta pas le fougueux Courbet qui fit construire, de ce pied-là, son pavillon d’exposition personnel devant la grande manifestation internationale. Ce fut une révolte si publique et people qu’elle permet de mieux saisir le bonhomme et son grand esprit, surtout de l’esprit de suite dans la contestation.

Il fut soutenu par Baudelaire et Champfleury, le théoricien du "réalisme". Un mouvement qu’il ne faut pas confondre avec le "naturalisme" de Zola. A la vérité, à cette époque à Paris, on appelait tout ce qui était "nouveau", une manifestation ou une oeuvre du "réalisme". Un terme qui vient de res, la chose en latin, et qui n’apparut dans l’art qu’avec les realia, ou les petits objets peints dans les oeuvres de Giotto. Plus tard, le réel ou l’objet réel était un mode du contrat négocié, qui devenait "réel", c’est-à-dire "effectif". La notion de réalité ou de réalisme dans l’art n’était pas encore théorisée, malgré l’état d’achèvement de la peinture flamande qu’on dirait "hyperréaliste", aujourd’hui. En réalité, la peinture flamande était plutôt abstraite. Dans le sens qu’elle véhicule un message discursif ou symbolique qui est contenu dans les représentations. Puisque, chaque objet représenté signifie symboliquement un sens qu’il faut connaître préalablement ou le décrypter. En revanche, dans le réalisme de Courbet et du XIXe, il s’agit désormais de montrer la réalité en soi et dans sa brutale irruption.

Le réalisme de Courbet était donc nouveau. Puisque, l’Académisme peignait des scènes néo-classiques vouées à l’idéalisme formel antiquisant, et aussi aux scènes de reconstitutions du passé historique. Quand Courbet peignait la réalité de son époque moderne, et donc selon les exigences de la modernité formulées par Baudelaire. Et, c’est le critique Gustave Planche qui inventa le mot "réalisme" dans le contexte médiatique et social de l’époque. Et pour définir ce mouvement des nouveautés dans les arts et qu’elles s’imposaient par le scandale systématique, vers les chocs publics de l’Olympia de Manet ou du Déjeuner sur l’herbe. D’ailleurs, ce mouvement ne laissa plus de fonder toutes les avant-gardes du XXe siècle, qui culminèrent dans les scandales des années beat et pop et le happening. C’est ce qui différencia assez le réalisme du naturalisme qui s’appliquait plus encore à l’étude de la nature ou plus encore du sentiment de la Nature. Toutefois, ces deux courants se sont nécessairement et naturellement entretissés comme il convient. Puisque leurs intérêts furent simultanés et convergents.

Courbet a peint des grands morceaux de paysages puissants de sa région natale. Avec de grands coups de pinceaux instinctifs. Car il savait jouer des matériaux illusionnistes. Les roches de calcaire et les murs sont construits par sa matière picturale si travaillée à la truelle et à la brosse buissonnante, comme la pierre même et la nature se forment. Aussi, Courbet a-t-il peint des femmes vraies en chairs surabondantes qui donnent corps à ses tableaux. Elles parurent assez distantes des Vénus éthérées des académiciens voués au regard et aux conceptions plus hypocrites des bourgeois lubriques. C’était ça le réalisme ! Montrer la nature et la femme telles qu’elles étaient, et jamais divinisées ou virtuelles. En conséquence, on imagine les résistances que Courbet fit naître sous chacun de ses pas. Tant et si bien, qu’il dut s’engager en politique pour aller plus loin dans la reconnaissance de la réalité même, et des réalités sociales de son époque.

Certes, il alla trop loin. Car il a poussé son action socialiste jusqu’à devenir le ministre le plus vandale de la Commune de Paris. Et pour tout casser ce qu’il put de l’ancien monde. Ce qui lui coûta un peu de prison, et sitôt l’exil vers la Suisse au bord du lac Léman. Il reste que Courbet est le prototype de l’artiste engagé, qui ne fait plus aucune partition entre sa vie et son art. Il annonça donc les artistes qu’on dit "suicidés de la société", tels Van Gogh et Artaud. Le plus grand apport de Gustave Courbet fut qu’il brisa net le pouvoir de l’Académie. Quand il plaça des paysans dans une oeuvre au format immense qui était strictement réservé à la peinture d’Histoire, qui était le grand genre le plus noble.

Dans L’Enterrement à Ornans (qu’il faut voir à Orsay), il cassa la structure sociale dominante au milieu du XIXe siècle. Comme lorsqu’on déboulonne la statue d’un dictateur ou d’une classe dictatoriale et en prime time. Finalement, seul un homme, au coeur bien accroché entre terre et cuir dans sa campagne de Franche-Comté, pouvait oser ce renversement sinon cette révolution qui roula et passa largement. En dépit de l’échec politique que fut la Commune de Paris.

Demian West

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