Wednesday, November 05, 2008

Picasso au Grand Palais : Salaud de peintre !

Dans l'allée reculée des Champs Elysées on sent déjà l'odeur classique des pierres blondes du Grand Palais. J'enlève au passage, la sémillante Deila Vogur qui se bat avec son téléphone portable dans un russe exquis et battant comme le vent qui tourne autour la bâtisse impressionnante. Puis, nous zappons la file des trois heures d'attente pour entrer dans le temple élevé à Picasso et ses maîtres r'avalés.

Dans la foule, on voit des figures marquées par l'adn des ans du XXème siècle de Picasso. Beaucoup de femmes ressemblent à ses modèles qui furent aussi ses épouses paraventure et paramour. L'art crée la nature, disait Oscar Wilde. C'est un ogre qu'on visite, car Pablo a sucé la substance de tous ceux et toutes celles qu'il a croisés. Aussi des peintres...

Cette exposition est une jetée de bousculades des génies en monstration sur les murs. Il y en a partout qui giclent un dripping de champions du monde. Depuis, le souriant Degas jusqu'à l'ultime Lautrec, en passant par le noir Manet, puis au rebours vers les mordorés Ribera ou Goya et toutes les pointures de l'art mondial, qui se sont fait la malle de leur musée pour venir ici, se coller à la palette crasse du terminator de la peinture de notre futur... qui fut hier.

Un salaud de peintre, aurait-il dit de lui-même...

Picasso est encore vif. Il suffit de voir les toiles immenses de ses éclatés de peinture. On y voit des tentatives hurlantes de démonter la peinture sage d'un Poussin bien-rangé dans ses boîtes romaines ou d'un Chardin très fruité du paradis tranquille, et du suprême Ingres la statue phosphorescente que des mains d'admiratrices lissent encore.

C'est une leçon du pinceau qui déchire et qui s'éclate en des montages savants d'un enfant génial inventant des textures et une écriture dans chaque pré carré du tableau, qui en compte des lopins. Et ça donne de sacrés reliefs qui fonctionnent.

La couleur est puissante, rouge quoi ! et très subtilement ivoire, à la fois. Le dessin règne et depuis l'adolescence bullante dans les jus de son père. Picasso est issu d'une famille d'un peintre, et il possède le dessin d'abordée. Puis, il va prendre au rebours l'atelier de la peinture, vers l'essentiel qui n'est pas de bien-peindre, mais de connaître le plaisir de peindre. Ce qui n'est pas donné à tous les peintres de l'annuaire des facultés.

Quand Alberti a fondé la théorie artistique en 1435, il a rompu avec la religion en affirmant le peintre en "Deus Pictor", c'est-à-dire en créateur de type luciférien ou celui qui veut rivaliser avec Dieu, le créateur premier. Ainsi, Picasso achève-t-il ce cycle historial, quand il retrouve le geste créateur derrière l'affirmation technicienne de l'illusionnisme appliqué.

Il va démonter toute la bibliothèque des peintres frustrés qui se lâchent avant la fin : techniques du diable, sujets espacés et prétextuels même cryptés, référents en transmissions de lignées, dispositifs picturaux du shaman occidental, etc. Pour remonter le cours de l'art jusqu'à Lascaux ou autour de ce moment inconnu ou improbable dont il ne reste que la paroi en guise de toile.

Il va démonter les grands tableaux comme les "Ménines" de Velasquez et sans un seul mot ; juste en reprenant les lignes de forces pour les bien-suivre, les connaître puis les traverser ; enfin les expliquer à ceux des bienheureux qui ont des mains pour comprendre.

C'est une science des dispositifs picturaux qui est étale dans cette expo. Et selon une suite de salles invraisemblables de contenus en débord, qui disent toute la peinture en une seule exposition. C'est simple, le Louvre en paraît le satellite perdu. J'exagère à peine...voyez le Rembrandt qui n'est plus une peinture mais une claque à tout ce qui croyait voir.

On s'est bien éclatés Deila et Demy, et ce fut une promenade dans un parc joyeux comme une terrasse d'étudiants retraités, quand nous passions de nos impressions de peintres, vers des débats sur l'absinthe devant Degas forcément, et toujours en cherche de ce que signifie réellement la peinture et être peintre. Je dois avouer que Deila en connaît un bout sur l'absinthe qui m'a donné quelque indice sur la qualité de l'enseignement des arts à l'université de Moscou, lequel nous laisse Français bien loin derrière le prof Kandinsky.

Je pus mesurer la période classique de Picasso près son Olga aux traits réguliers et harmonieux. Comment il avait su maîtriser les canons de beautés antiques et hyper contemporains, car j'étais moi-même posté si près de ma Deila qui est le canon de la régularité classique d'aujourd'hui, piquetée et en pointe des traits les plus fins qu'un peintre puisse rêver de dérober à la nature féminine.

Combien je comprends ce peintre ! qui eut la chance de survenir au moment qui l'attendait. Car il ne fut jamais le fruit d'un hasard, mais la marche consciencieuse de l'art qui a érigé son panthéon de maîtres, avec à la droite du Père Vincien, son fils Picasso en rédempteur de l'art.

Puisqu'il a révélé la vraie nature de l'art ou de la peinture qui est la jouissance et non l'image fixe. Finalement, l'art sauve plus sûrement l'Humanité par la jouissance ou par le plaisir : ce qui est une drôle de manière de religion. Un salaud de peintre ! et bastant du reste...

Demian West