Friday, July 20, 2007

Les dessins de Goya au Louvre


Il y a peu, je me suis rendu au Louvre pour y prendre la lumière des marbres antiques. Et au détour d’un couloir ouvert aux commodités où se pressèrent des théories de dames en quête de soulagement naturel, je vis deux galeries sans lumière. C’est un dispositif qu’on réserve aux expositions des dessins fragiles qui manifestent des pudeurs de bluettes fuyantes. Ces dessins dataient du XVIIIe siècle et ils déchargeaient leur Espagne blafarde, toute empreinte d’un clair-obscur où les noirs paraissent gris tant ils succombent à la lumière plus blanche de la feuille jamais jaunie.

J’étais au plein de l’exposition Siècle d’Or -Siècle des Lumières où l’on peut voir et prendre des coups des oeuvres de Goya y Lucientes et de Murillo, jusqu’au mois d’octobre. Dès qu’on a dit ce nom du plus étrange et déjanté peintre de l’Espagne visionnaire et sanglante, on est comme pris dans l’atmosphère du plus grand sorcier de la peinture qui dérange. Tout d’abord, il alla plus loin encore que Velasquez qui s’obstinait à rendre tous les défauts du sujet, fut-il royal. Et comme pour nous dire que ce qu’il aimait le plus dans ces enchéries copines hispaniques, eh bien c’étaient leurs défauts. Un peu à la manière des raisins qui se sucrent leurs alcools dans leurs excès de pourrissement à l’automne qui tourne à l’hiver. En d’autres termes, cette peinture et ces dessins aiment et restituent des odeurs fortes des épices corporelles aussi.

Le trait est sûr et qu’il dévie pour flirter avec la caricature non pas du seul modèle mais du monde entier et de toutes ces personnes dont on se demande où elles vont. Quand elles s’enfoncent dans les gueules de l’histoire, du métro et du dernier trou. C’est du graphisme trash que seules la plastique et la peinture espagnoles savent jeter. Quand l’art se lâcha au-dedans la Contre-Réforme et ses inquisiteurs. Tout y est cruel sous le soleil si proche qu’il favorise la putréfaction des viandes à canons et de toutes les bourelleries des questionneurs vaticaniques. On y lit bien la lignée qui va de Velasquez à Goya pour s’achever dans la démesure dalinienne, qui fut l’antithèse de l’art de la renaissance.

A la vérité, l’Espagne a favorisé une peinture ou un clair obscur dur et sans ressource de douceur. La lumière y est tranchante subitement, à l’inverse du sfumato doux comme le miel de Vinci. Aussi, on ne peut faire l’économie de quelque sensation sourde à basse note, que Goya était un déçu de la Révolution française, en laquelle il avait beaucoup espéré. A l’instar d’autres romantiques allemands comme Caspar David Friedrich, les plus grands artistes de ce temps sentirent le coup du dépit venu depuis la France impériale qui renonça à l’idéal révolutionnaire. Et c’est la figure napoléonienne et sa dévoration du continent tout entier qui brisèrent le rêve des Lumières depuis l’Espagne jusqu’aux Allemagnes baltiques. Ce fut un grand traumatisme continental, quand Napoléon Ier engagea une manière de première guerre mondiale qui fit retomber les idéaux si accueillants de la révolution, qui tournèrent franchement au comput de l’hécatombe en roue libre.

C’est une forme de ce désenchantement qui paraît dans ces dessins de Goya. Car, il s’y moque de tout ce qui porte figure ou masque d’humanité. Plus encore, lorsqu’il devint sourd, après une méningite qui n’a pas dû arranger ses dendrites de cerveau déjà bien tourmentées par des visions hallucinées, il chargea les portraits de difformités implacables comme des maladies orphelines. Tant et si bien, qu’il en couvrit les murs de "la casa del sordo" ou la maison du sourd, pour ne pas dire du fou qui était quand même le "premier peintre de la chambre du roi". Il quitta l’Espagne et son bruit et sa fureur, pour aller mourir tranquillement à Bordeaux en France. Et l’on vient tout naturellement à se demander ce que serait l’état de la peinture en France, si tant d’Espagnols considérables n’avaient pas pris le chemin vers les Lumières en France. Picasso, Dali ont achevé ce voyage pour accomplir finalement cette espérance, dont Goya avait été frustré.

Il reste, qu’un art et des visions si tranchées sous la lumière brutale des peintres espagnols n’auraient jamais été acceptés par l’Italie de la Renaissance. Et cette lumière peu propice à l’idéalisation, et si aisée à rendre tous les accidents de la vie et son horreur constante, aurait paru du pire mauvais goût dans l’Europe de la renaissance. Les Lumières, dont nous parlons au XVIIIe siècle, ne seraient pas tant idéalisantes que révélatrices de notre nature putrescible et bien réelle. Ce fut un grand réveil par le flash du jour qui annonce le labeur du fléau qui nous éreinte. Après les rêves surnaturels où l’on volait parmi les nuages aux allures d’angelots factices.

Mieux encore, le traitement pictural du dessin montre une économie de moyens propre aux plus grands virtuoses. Ceux qui savent faire d’une tache jetée à l’éponge, l’écume moussue dans la gueule d’un chien. Ce sont de grands coups de maître qui donnent des effets éclatants d’illusionnisme absolu, à mesure qu’on s’éloigne de l’oeuvre. Vélasquez avait donné la recette. Quand on s’approche du tableau tout n’y est que taches en désordre, et, à quelques mètres, c’est la photographie peinte à la main avant l’heure. Un peu comme si l’invention était dans l’air, à la façon dont les désirs et les envies nous occupent et fondent sur nos esprits. C’est de l’oeuvre bien fait, bien balancé sans retenue faiblarde ou hésitante. Rapide et envoyé sitôt dans les yeux du regardeur, qui est scotché par cette glue de peinture qui agit comme un cauchemar qui ne le lâchera plus, du moins tant qu’il restera éveillé.

Dans cette exposition, tantôt on rit et tantôt on recule effrayé par la modernité du trait qui annonce les caricatures à charge de la Presse du XIXe, et Daumier bien sûr. Ce n’est pas une grande exposition d’oeuvres grattées dans le monde entier, et portées à travers les océans à prix d’or pour qu’on en voit quelque bout par-dessus l’épaule d’un puissant Texan qui en voudrait pour son argent, et qu’il peut beaucoup. Non ! c’est juste une sacrée bonne exposition dans la pénombre intimiste dont on se souviendra pour longtemps. Car, plus le dessin de Goya est petit et précieux, et plus il nous parle à l’oreille de choses immenses comme l’incroyable qui fait dresser les poils sur tout le corps qui va mal. Finalement, ce romantisme noir nous dit que l’Histoire n’est qu’une suite de massacres et de trahisons manifestes sur les visages peints et dessinés par les bons peintres qui font leur Guernica !


Demian West

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