Monday, April 17, 2006

Manhattan Sacrifice



Le Ground 0, dans l'acception pleine des termes, signifie une manière de base pour un nouveau commencement. Par le fait même, puisqu’il s’agit d’une sorte de table rase. Mais, dont on ne pourrait ignorer qu'elle se reconstruit, aujourd'hui, sur le mode du souvenir de ce qu’il faudrait bien nommer : un sacrifice.

Certes, c'était dans la plus ancienne antiquité qu'on sacrifiait volontiers aux dieux, mais surtout on y sacrifiait à ces dieux pour plaire à leurs instances suprêmes ou divines, et par crainte qu'un moindre manque à leurs évocations pourrait déroger ou déranger, quelque peu, l’ordre cosmique. Et, principalement, on craignait que le soleil ne se levât plus.

Ainsi, immolait-on des taureaux aux dieux qui étaient censés se nourrir ou boire aux émanations du sang versé de la bête sacrifiée. Dans l'antiquité babylonienne et proche-orientale, on sacrifiait ainsi : le prêtre était vêtu de blanc et il se tenait dans une fosse, dessous la bête et sous un treillis de bois qui filtrait le sang qui coulait de la bête bicorne, et qu’un autre prêtre sacrifiait sur l'autel à l'étage au-dessus. Dans la fosse, le prêtre taurobole recevait, sur lui et sur sa robe blanche, le sang rouge du taureau qui l’aspergeait abondamment.

C’était le sacrifice majeur et très-antique qu'on nommait : le Taurobole.

Quelles étaient donc les raisons qui menaient ces prêtres à sacrifier, outre qu'on y entend bien la manifestation symbolique d'une maîtrise de l'homme sur la nature animale ? Mircea Eliade, le grand spécialiste des systèmes de croyances, a bien dégagé dans ses ouvrages que, jadis, on supposait, d'abord par crainte des dieux, ensuite par l’habitude et les rites instaurées par les clergés, que si l’on cessait de procéder au sacrifice, le soleil ne se lèverait plus. Ce qui était une peur perpétuelle, comme un stress, dont les effets se sont manifestés dans la structure même de la société. Il était donc le plus vital, de répéter sans cesser ce sacrifice, et à toutes échéances solaires et donc journalières.

En conséquence, et avant qu'on ait su et depuis quelques siècles seulement, que le lever du soleil était forcément assuré et si certain que jamais dépendant d'aucun sacrifice, ce lever homologuait, c'est-à-dire qu'il confirmait, l'utilité ou la magie effective du sacrifice pour ceux qui le pratiquaient. Et donc, le rite effectuait une sorte d'auto-validation, et par un effet d’auto-suggestion il réalisait : une homologation qui instaurait le rite en nécessité ou en obligation sociale. En Egypte, le pharaon était le garant de l’ordre soit de l’harmonie de tout l’univers, et c’est cette raison cosmique, autant que sociale ou politique, qui voulait qu’on perpétuait ces sacrifices, sans jamais en changer le moindre ordre et durant des millénaires, et donc selon des dimensions proches des vastitudes plus universelles.

De la même façon et simultanément, on voyait naturellement ces dieux en des visions conceptuelles ou imaginaires, c'est-à-dire en des eidolon ou des images-conceptuelles qu'on manifestait forcément sous la forme d'idoles pour le culte. Et, dans le "Château de l'or", les artistes et les artisans égyptiens représentaient les dieux stéréotypés ou archétypaux, selon des canons inchangés et répétés dans les représentations artistiques ou cultuelles, par la peinture et la sculpture ou par la littérature. Et, selon des critères ou des canons artistiques rigoureux qui homologuaient ces visions, en les transposant ou en les manifestant dans la réalité, où elles devenaient à leur tour des réalités, désormais, à prendre en compte, même si elle furent crées depuis l'imaginaire conceptuel.

On visualisait un dieu sous une certaine forme récurrente, et on la dessinait, et on la décrivait dans les textes, pour qu’elle soit bien-homologuée comme telle, ce qui devait activer sa charge suggestive en retour. Et donc, tout le culte aux dieux, qui cristallisaient et manifestaient les grandes forces naturelles, était composé de ces suites d'actes si répétés et ritualisés en chaînes d'homologations. Comme on fait de nos jours pour une marque déposée : pour qu'elle soit reconnue et acceptée par le public des croyants. Marques et symboles, dont les effets se perpétuent vite en une vraie dépendance aux rites eux-mêmes et à leur seul pouvoir d'auto-suggestion, et dont la répétition en des images finit par les vider de leur sens premier. Car, on finissait forcément par cultiver le rite pour lui-même, alors qu'il était en son origine, à destination d’entretenir l’ordre cosmique. Et par conséquent, plus on tentait de préserver et de maintenir tout l’ordre dans la société, qui était à l’image du cosmos qui voulait dire "ordre", plus on finissait par préserver le seul sacrifice, et juste pour maintenir le culte et le règne du clergé et donc du Pouvoir.






Et, sous ce lustre-là, on pourrait relire avantageusement les événements du 11-9-2001, car d'une certaine façon, nous nous sommes vus, dans nos salons devant nos téléviseurs, comme le prêtre aspergé de ce sang dessous un grand bicornu, très taurin, on en conviendra aisément. Et, comme si les Twin avait été sacrifiées aux dieux, mais pour des dieux siègeant sur les nues des satellites de la retransmission que le monde entier a vue en live. Aussi, n'est-il pas surprenant, qu'aujourd'hui et au Ground Zero, on commence à fixer ou à planter ouvertement et fermement des croix faites de bouts de poutres d'acier tranché, comme pour mettre en plant ou pour homologuer un nouveau culte.

Comme il convient, il s’agit d’abord de rendre hommage aux disparus que furent les victimes innocentes. Mais, dans le même temps, on ne saurait ignorer que dans l’histoire la plus reculée, les grandes religions sont nées, de la même façon, sur des lieux de sacrifices et surtout des lieux de mort. Et pour enfoncer ce clou, pensons à l’Amérique pré-colombienne des Aztèques, où les autels, qui étaient dans les chambres situées aux sommets des pyramides, étaient plus de véritables centres de boucheries humaines, plutôt que ces autels fussent des sanctuaires élevés à la fraternité humaine. Car, on y immolait des milliers de prisonniers par jour, après la bataille. Chaque victime était d'abord contrainte, à monter les marches de la pyramide en pente raide, puis elle était, l'une à la suite de l'autre, couchée sur l'autel afin que le prêtre lui retirât son coeur à vif de sa poitrine, pour le sacrifier sur l'autel des dieux. Ce qui était considéré comme un acte de nécessité cosmique et politique. A tel point, que des aztèques eux-mêmes voulurent y passer en se joignant à leurs propres prisonniers, ce qui était une manière de suicide.

Ces pratiques ont des origines bien-ancrées dans la fascination ou l'angoisse posée par le mystère fondamental de la mort elle-même : les archéologues ont bien dégagé, dans des tombes les plus anciennes, des restes d'individus la tête orienté vers l’est où le soleil se lève. Et, ces gisants étaient recouverts d’hématite rouge ou d'ocre rouge qui évoque bien le sang obstétrical. Ainsi, comprit-on, par ses signes laissés ou déposés dans ces champs funéraires par les primes civilisations européennes et asiatiques, qu'on marquait les morts des signes ou des symboles obstétricaux et solaires, en guise d'un espoir pour leurs renaissances si précieuses. Et, ce qui signifie, le plus clairement, les liens perpétuels qu'on entretenait dans ces rites, de mort ou de passage, qui instaurent la naissance des cultes, et jusqu'à nos jours.


Les religions abrahamiques ne sont-elles point nées d’un pseudo-sacrifice humain, mais qui finit en un sacrifice animal ? Le patriarche Abraham dut obéir à son dieu, et il dut entreprendre de sacrifier son fils Isaac. Ce qui fut une demande très singulière, mais pour qu'il manifestât bien jusqu’où allait son obéissance à son dieu. La légende dit qu’un animal fut substitué à son fils sur le bûcher et quand le couteau du sacrifice fut déjà sorti. Car, Isaac fut sauvé par un ange qui sortit de la coulisse pour lui substituer un bélier, au dernier moment pour le happy end. Aussi, la religion chrétienne est-elle née sur une colline de mort ou "des Crânes" : le "Golgotha". Et, dans un supplice qui était la plus courante forme du sacrifice humain à Rome. Il suffit de nous souvenir, du sort des esclaves qui suivirent Spartacus dans sa révolte contre Rome (73-72 av.J.C.). Six mille prisonniers ont été crucifiés, par Crassus, en un chemin de croix de presque cent kilomètres de long sur la via Appia si emblématique. Et, afin que chacun soit clairement instruit par la vision de cet exemple le plus funeste, mais banal comme au bord du chemin, de ce qu’il arrivait immanquablement à ceux qui osaient se révolter contre Rome soit : contre l’ordre cosmique et social établi par les dieux eux-mêmes.

Et, que dire de plus après Auschwitz, sinon qu'on a bien saisi, maintenant, comment l'histoire fait ses plus grands lieux de mémoire et de culte.

Il reste, que de nos jours, et depuis deux mille ans, le lieu de culte et du sacrifice le plus explosif ou sensible reste au Proche-Orient, entre Israël et Palestine, et qu'il y siège incommodément sur le baril de la plus vive poudrière. Et paradoxalement, ce lieu est le sanctuaire même de la foi du monde occidental et donc chrétien. Et, c'est la raison pour laquelle les croisades médiévales tentèrent de les investir à reprises.
Aujourd'hui, il nous semble légitime de nous interroger sur les stratégies des forces actives de la scène politique, qui sembleraient tendre à rénover, ou à instaurer un nouveau culte, mais en le déplaçant dans un nouveau lieu en manière de table rase, et comme pour y homologuer un nouveau sanctuaire mondial ? Aussi, les mystères encouragés autour des versions supposées des causes du crash au Ground Zero, ne seraient-ils pas si étrangers à ce mouvement de nouvelle sacralisation d'un sacrifice. Et lequel, dans sa formulation même, semble amener à sa suite une sorte de "new comput" .




Souvenons-nous que les grecs comptaient les années selon les comput instauré par le cycle du temps qui espaçait les jeux olympiques : soit le comput des olympiades. Et, sous l'Empire Romain de Dioclétien (283-305 apr.J.C.), qui donna le dernier sacrifice de leur persécution, les chrétiens instaurèrent leur comput des ans à partir du vague "âge des martyrs". Enfin, vers 500, un moine Dionysius Exiguus, commença le new comput à partir de l'année supposée de la naissance du Christ. Et donc, bien après cet événement, certes fragile mais devenu mythique, puisque nul ne saurait préciser l'heure exacte avec la plus sûre qualité suisse. Alors imaginerait-on que bientôt on pourrait, tout aussi bien, compter selon le "new comput" Ground 0, Ground 1, Ground 2, etc ? Et, ce qui ne paraît pas si invraisemblable, quand on mesure bien combien notre époque semble propice à l'homologation des plus improbables et nouveaux cultes.

Et, ce nouveau sanctuaire que nous voyons se monter, en lieu et à la place des Twin Towers disparues, saurait-il signifier qu'un nouveau culte puisse être en voie d'homologation pour y être établi, dans l'histoire qui est une suite de massacres et de martyrologues ? Comme un phare alexandrin de l'histoire dont témoignent déjà, tous les projets architecturaux, très inventifs et sur le mode assez illuministe ou immatériel, qu'on y propose pour éclairer ce lieu de cette mémoire. Puisque, les plus illustres cabinets d'architectes se pressent, désormais, au concours international du plus beau projet pour marquer le lieu du sanctuaire. Et, nous pourrions y voir comme les nouveaux chantiers des cathédrales de notre temps et donc de notre futur, dont les étages en élévations se compteraient déjà au partir du Ground Zero.

Ces visions architecturales nous disent, d'une certaine façon, le plus invraisemblable miracle en nature : que l’Amérique US serait devenue le sanctuaire même, ou le saint-des-saints du monde. Comme si l'on avait réussi à rapatrier les lieux sacrés du sacrifice, et depuis la Palestine. Et, comme pour faire la plus sûre économie, et par la plus habile politique, de tous les risques conflictuels que l’on sait originés en Palestine, et pour établir enfin une nouvelle géopolitique du culte... enfin rapatrié et pacifié, si l’on peut dire.

Ce qui serait une manière de signifier la fin des croisades. Comme si l'on voulait faire l'économie des conquêtes de ces lieux saints de l'Occident et de la tombe du Christ et de toute la sainte géographie, dont on sait qu'elle peut rendre fous même les plus sages. Et tout ce mouvement paraît comme une nouvelle donne qui nous permettrait de mieux saisir les stratégies subtiles qui tenteraient de contourner cette région explosive du village global. Et, pourquoi-pas, en tentant, tout simplement, de déplacer les lieux saints, chacun chez soi, et à son profit.

Car, ce sacrifice diffusé en mondovision instantanée aura, probablement, réalisé une sorte de parousie, ou apparition dans le ciel et à tous du Christ en superstar mondiale, annoncée par les visions de Saint Jean de Patmos. Car, d'une certaine façon, on aura certes vu le sacrifice, et dans le monde entier et depuis le ciel de nos retransmissions satellitaires, et en tous points comme le scénario ou le synopsis de Jean le précisait . Et, à l'instant que les deux tours s'effondrèrent, ce "Manhattan Sacrifice" aurait déplacé, instantanément, le lieu le plus sacré de l'Occident, depuis l’Orient vers le plus sûr territoire de l’Occident US. Et que ce territoire US serait désormais homologué comme le sanctuaire d'une nouvelle ère et d'un new comput Ground 0, Ground 1, Ground 2, etc.

Un déplacement du culte qui se fit dans l'hyper-médiatisation des flux sur-camescopées en live bien-conformes à la parousie. Et, qu'elle paraît tant coller aux prophéties ou au scénario néo-testamentaires de l’"Apocalypse de Saint-Jean", qu’elle semble venir à point pour relancer ce culte ancien qui paraissait épuisé ou achevé, sinon vidé de tous ses lieux saints. Finalement, en corollaire, les Etats-Unis en seraient du même coup consacrés comme le nouveau centre de la conscience mondiale, en manière d'un départ inattendu pour une nouvelle civilisation. Un sacré gambit en terme de jeu d’échecs !

Demian West

1 comment:

NGK said...

Tu penses que Groundzero sera le nouveau temple de notre absurde modernité sacrificielle ? C'est intéressant ta vision. (je te mets en liens dés ce soir si j'ai le courage). A bientôt.